Le vert paradis des lectures enfantines
Tout a commencé il y a très longtemps, au temps de la haute enfance. Je ne savais encore ni lire ni écrire. Un jour, je suis entré (à l’aube, je m’en souviens) dans la chambre de mon grand-père. Il étais assis, en pyjama, devant sa petite table et ne faisait aucun bruit. Sa tête penchait légèrement en avant. Son buste restait bombé comme à l’ordinaire. Le visage fixe. Seuls les yeux bougeaient. Je fus pris de panique, ne l’ayant jamais vu dans cette position. S’il n’était qu’à quelques centimètres de moi, j’avais l’impression presque angoissante qu’il ne se trouvait pas dans la chambre. Son corps était là, mais son esprit vagabondait ailleurs. Au moment où j’allais me mettre à hurler, il a senti ma présence, s’est tourné vers moi pour me faire cet étrange sourire qui se voulait rassurant. Je me suis demandé pendant des mois ce qu’il faisait de si mystérieux ce matin-là.
Je n’ai su que des années plus tard que mon grand-père s’adonnait, toujours à l’aube, au plus intime, au plus jouissif et au plus satisfaisant des plaisirs solitaires. Cet homme était en train de lire. Le sens et la musique qui, sans faire aucun bruit, parvenait à le faire pleurer ou sourire. Les voix douces et inquiètes des hommes et femmes à travers les siècles lui murmurant des histoires terribles, violentes ou pleines de tendresse…
Dany Laferrière… Je suis fatigué

Le vert paradis des lectures enfantines

Tout a commencé il y a très longtemps, au temps de la haute enfance. Je ne savais encore ni lire ni écrire. Un jour, je suis entré (à l’aube, je m’en souviens) dans la chambre de mon grand-père. Il étais assis, en pyjama, devant sa petite table et ne faisait aucun bruit. Sa tête penchait légèrement en avant. Son buste restait bombé comme à l’ordinaire. Le visage fixe. Seuls les yeux bougeaient. Je fus pris de panique, ne l’ayant jamais vu dans cette position. S’il n’était qu’à quelques centimètres de moi, j’avais l’impression presque angoissante qu’il ne se trouvait pas dans la chambre. Son corps était là, mais son esprit vagabondait ailleurs. Au moment où j’allais me mettre à hurler, il a senti ma présence, s’est tourné vers moi pour me faire cet étrange sourire qui se voulait rassurant. Je me suis demandé pendant des mois ce qu’il faisait de si mystérieux ce matin-là.

Je n’ai su que des années plus tard que mon grand-père s’adonnait, toujours à l’aube, au plus intime, au plus jouissif et au plus satisfaisant des plaisirs solitaires. Cet homme était en train de lire. Le sens et la musique qui, sans faire aucun bruit, parvenait à le faire pleurer ou sourire. Les voix douces et inquiètes des hommes et femmes à travers les siècles lui murmurant des histoires terribles, violentes ou pleines de tendresse…

Dany Laferrière… Je suis fatigué